VOLTAIRE, Lettres philosophiques (1733), in Œuvres de Voltaire, éd. M. Beuchot, Lefèvre, Paris, , 1829,: « Cet homme est venu. Newton, avec le seul recours au prisme, à démontré aux yeux que la lumière est un amas de rayons colorés, qui, tout ensemble, donnent la couleur blanche. Un seul rayon est divisé par lui en sept rayons, qui viennent se placer sur un linge ou sur un papier blanc dans leur ordre, l’un au-dessus de l’autre, et à d’inégales distances : le premier est couleur de feu ; le second citron ; le troisième jaune ; le quatrième vert ; le cinquième bleu ; le sixième indigo ; le septième violet : chacun de ces rayons, tamisé ensuite par cent autres prismes, ne changera jamais la couleur qu ‘il porte, de même qu’un or épuré ne change plus dans les creusets ; et pour surabondance de preuve que chacun de ces rayons élémentaires porte en soi ce qui fait sa couleur à nos yeux, prenez un petit morceau de bois jauni, par exemple, et proposez-le au rayon couleur de feu, ce bois se teinte à l’instant en couleur de feu ; exposez-le au rayon vert, il prendra la couleur verte, et ainsi du reste.

Quelle est donc la cause des couleurs dans la nature ? Rien autre chose que la disposition des corps à réfléchir les rayons d’un certain ordre, et à absorber tous les autres. Quelle est cette secrète disposition ? Il démontre que c’est uniquement l’épaisseur des petites parties constituantes dont un corps est composé. Et comment se fait cette réflexion ? On pensait que c’était parce que les rayons rebondissaient comme une balle sur la surface d’un corps solide. Point du tout ; Newton enseigne aux philosophes étonnés que les corps ne sont opaques que parce que leurs pores sont larges, et que la lumière se réfléchit à nos yeux du sein des pores mêmes ; que plus les pores d’un corps sont petits, plus le corps est transparent ; ainsi le papier qui réfléchit la lumière quand il est sec, la transmet quand il est huilé, parce que l’huile ; remplissant ses pores, les rend beaucoup plus petits. C’est là qu’examinant l’extrême porosité des corps, chaque partie ayant ses pores, et chaque partie de ses parties ayant les siens, il faut voir qu’il n’est point assuré qu’il y ait un pouce cubique de matière solide dans l’univers ; tant notre esprit est éloigné de concevoir ce que c’est que la matière.

Ayant ainsi décomposé la lumière, et ayant porté la sagacité de ses découvertes jusqu’à démontrer le moyen de connaître la couleur composée par les couleurs primitives, il fait voir que ces rayons élémentaires, séparés par le moyen du prisme, ne sont arrangés dans leur ordre que parce qu’ils sont réfractés en cet ordre même ; et c’est cette propriété, inconnue jusqu’à lui, de se rompre dans cette proportion, c’est cette réfraction inégale des rayons, ce pouvoir de réfracter le rouge moins que la couleur orangée, etc., qu’il nomme réfrangibilité. »