Walter BENJAMIN, « Aussicht ins Kinderbuch » in Gesammelte Schriften, t. IV, 2, Suhrkamp, Francfort, 1972,: «  Dans la perception des couleurs, la vision imaginaire, contrairement à l’intuition créatrice, est préservée comme phénomène originel. En effet, à toute forme ou toute silhouette perçue par l’homme correspond chez lui à la capacité de les produire. Le corps même dans la danse, la main dans le dessin imitent cette silhouette et se l’approprient. Mais le monde des couleurs impose une limite à cette capacité : le corps ne peut créer la couleur. Il ne se comporte pas vis-à-vis d’elle d’une manière créatrice, mais d’une manière réceptive : le scintillement de la couleur dans son œil. Même du point de vue anthropologique la vue est la ligne de partage des sens, puisqu’elle embrasse en même temps forme et couleur. La vue possède d’une part la capacité de correspondances actives – perception de la forme et du mouvement, comme de la voix – et d’autre part celle de correspondances passives – la perception de la couleur appartient aux sphères sensorielles de l’odorat et du goût. Le langage lui-même réunit ce dernier groupe dans les verbes (aus-)sehen, riechen, schemcken, qui s’appliquent à la fois à l’objet (usage transitif) et au sujet (usage intransitif). En somme : la couleur pure est l’instrument de l’imagination, le pays des rêves de l’enfant perdu dans ses jeux, et non pas le canon rigide de l’artiste qui construit. A cela s’ajoute son action sensible et morale, que Goethe a comprise en un sens nettement romantique. « Les couleurs transparentes sont infinies, qu’elles soient illuminées ou dans l’obscurité, de même que le feu et l’eau peuvent être compris à leur sommet ou à leur point le plus bas (…). Le rapport entre lumière et couleur transparente est fascinant si d’aventure on l’approfondit ; l’embrasement des couleurs, leur façon de se confondre, d’émerger et de disparaître, apparaît comme une reprise de souffle entre deux éternités, de la lumière la plus éblouissante jusqu’à la quiétude solitaire et éternelle dans les degrés les plus bas. Les couleurs opaques au contraire sont comme des fleurs qui n’osent pas se mesurer avec le ciel, et qui cependant touchent à sa faiblesse, au blanc, d’un côté, et au mal, au noir, de l’autre. Ces dernières sont cependant capables justement (…) de produire des variations aussi charmantes et des effets aussi naturels que (…) les premières, les transparentes. » Goethe rendait par là justice non seulement à la sensibilité de ces braves coloristes, mais aussi à l’inspiration des jeux enfantins. On pensera à tous ces jeux qui font appel à la pleine compréhension animée par l’imagination : la bulle de savon, les couleurs évanescentes de la lanterne magique, le dessin de l’encre de chine, les ombres chinoises. Dans tous ces cas, la lumière s’élève, aérienne, sur les choses. Car son charme ne se fonde pas sur l’objet coloré ou sur la pure teinte morte, mais sur l’apparence, l’éclat fulgurant des couleurs. »